Impuretés nitrosamines dans les produits pharmaceutiques : Chimie, réglementations en évolution et gestion du risque
2/04/2026
Les nitrosamines sont des substances chimiques hautement réactives susceptibles d’endommager l’ADN, dont la détection inattendue en juin 2018 a entraîné des rappels mondiaux et un renforcement de la vigilance réglementaire. Suite aux rappels de plusieurs antihypertenseurs, médicaments contre les brûlures d’estomac et antidiabétiques, les organismes de réglementation ont fait du contrôle des nitrosamines un pilier essentiel des Bonnes Pratiques de Fabrication (BPF). Aujourd’hui, les titulaires d’autorisation de mise sur le marché (AMM) doivent identifier tous les scénarios potentiels de formation de nitrosamines dans leurs produits, appliquer des méthodes analytiques ultra-sensibles et mettre en œuvre des mesures de réduction du risque sur les principes actifs, les excipients, le conditionnement et les produits finis. Les seuils d’apport tolérable (AI, Acceptable Intakes) sont généralement de l’ordre du nanogramme par jour et sont révisés au fur et à mesure que progresse la connaissance scientifique. Une vigilance et un suivi continus sont donc indispensables pour garantir la sécurité, l’efficacité et la conformité permanente des médicaments tout au long de leur cycle de vie.
Cet article propose aux fabricants, responsables qualité et spécialistes réglementaires une synthèse claire sur la science des nitrosamines, l’évolution des réglementations, ainsi que les étapes pratiques à suivre pour maîtriser les risques et maintenir la conformité des médicaments.
1. Qu’est-ce que les nitrosamines et pourquoi sont-elles importantes ?
En 2018, la découverte de la N-nitrosodiméthylamine (NDMA) dans le valsartan, un antihypertenseur, rapidement suivie de constats similaires dans la ranitidine, la metformine et la rifampicine, a mis en évidence une faiblesse structurelle des chaînes d’approvisionnement pharmaceutiques. Depuis cela, l’Agence Européenne des Médicaments (EMA, European Medicines Agency), la Food and Drug Administration (FDA) américaine et d’autres autorités ont publié des guides techniques détaillés, assortis d’échéances strictes pour l’identification, l’évaluation et la maîtrise des impuretés nitrosamines.
La formation de nitrosamines peut survenir à presque toutes les étapes du cycle de vie d’un médicament et au cours de la fabrication. Les « small nitrosamines » ou nitrosamines de faible poids moléculaire telles que NDMA ou N-nitrosodiéthylamine (NDEA) résultent de la réaction d’amines présentes dans les solvants, réactifs ou utilités avec des agents nitrosants, dans des conditions chimiques propices. Les impuretés nitrosamines liées à la substance active (NDSRI, Larger nitrosamine drug-substance-related impurities) de taille plus importante peuvent se former si un principe actif, déjà porteur d’un groupe amine, se nitrose lors de la synthèse, du procédé ou du stockage. Les excipients, films blister à base de nitrocellulose, feuilles d’aluminium, voire la chimie gastrique in vivo, peuvent fournir l’espèce nitrosante nécessaire à la formation d’une ou l’autre classe de nitrosamines. Ainsi, toute forme orale susceptible de mettre en contact des amines et des nitrites est potentiellement à risque.
2. Chimie et voies de formation
Toutes les nitrosamines comportent dans leur structure le groupe N-nitroso (-N–N=O), particulièrement réactif, qui rend la molécule électrophile et donc susceptible d’interagir avec l’ADN. Le schéma simplifié ci-dessous illustre comment la nitrosation d’une amine secondaire peut générer une nitrosamine.

Dans les opérations pharmaceutiques, trois situations principales peuvent conduire à la formation de nitrosamines :
- Intrants du procédé : Les amines secondaires ou tertiaires résiduelles présentes dans les matières premières, solvants recyclés ou agents de nettoyage peuvent réagir avec les nitrites ou autres oxydes d’azote et générer des nitrosamines simples.
- Dégradation : Les substances actives comportant des chaînes latérales amines vulnérables peuvent lentement se transformer en NDSRI lors d’un stockage prolongé, notamment en présence de chaleur, d’humidité ou de micro-environnements acides.
- Interaction avec l’emballage : Certains blisters, films, revêtements ou encres à base de nitrocellulose peuvent libérer des agents nitrosants migrateurs, favorisant ainsi la formation de nitrosamines.
Vérifier la plausibilité de chacune de ces voies pour un produit donné est la première étape pour un contrôle efficace.
3. Impact sur la santé du patient et apports tolérables
Une fois dans la circulation systémique, les nitrosamines sont métabolisées, principalement par les enzymes hépatiques cytochrome P450, en intermédiaires capables d’alcyler l’ADN. Les lésions échappant aux mécanismes de réparation génétique peuvent entraîner, avec le temps, des mutations à l’origine de cancers (foie, estomac, autres).
Pour limiter le risque de cancer supérieur à 1 pour 100 000, les autorités ont défini des seuils d’apports tolérables. Pour la NDMA, l’Union Européenne (UE) et les États-Unis sont alignés sur une limite de 18 nanogrammes/jour, contre une limite de 96 nanogrammes qui avait été établie lors de la première alerte. Aujourd’hui, les agences publient régulièrement des limites différenciées entre les « small nitrosamines » et NDSRI. En l’absence d’essais conduits sur les animaux, les industriels doivent produire des seuils provisoires via des méthodes in silico ou appliquer l’approche CPCA (Carcinogenic Potency Categorization Approach). Celle-ci classe les nitrosamines en cinq catégories, les apports tolérables allant d’environ 18 ng/jour pour les nitrosamines les plus réactives, à 1 500 ng/jour pour les moins actives. Ces valeurs sont constamment révisées au fil des nouvelles études toxicologiques et modélisations.
4. Un cadre réglementaire mondial en évolution
Le guide ICH M7 fournit le socle pour la gestion des impuretés mutagènes, tandis que ICH Q3A et Q3B portent sur la qualification et le contrôle des impuretés dans les substances actives et les produits finis. Sur cette base, chaque région édicte ses propres exigences spécifiques sur les nitrosamines.
En Europe, l’EMA et le Groupe de coordination pour la reconnaissance mutuelle et les procédures décentralisées – médicaments à usage humain (CMDh, Coordination Group for Mutual Recognition and Decentralized Procedures – Humans) imposent un plan d’action en trois étapes :
- Évaluation globale du risque pour tous les médicaments autorisés.
- Phases de tests confirmatoires si un risque est identifié.
- Dépôt des variations d’AMM documentant les stratégies de maîtrise et, si nécessaire, la réduction de la durée de conservation.
Aux États-Unis, le Centre d’évaluation et de recherche sur les médicaments (CDER, Center for Drug Evaluation and Research) de la FDA a publié une série de guides évolutifs. Celui de 2023 introduit un arbre de décision basé sur la chimie pour fixer les limites et recommande l’usage d’outils de lecture croisée et in silico. Une mise à jour de 2025 précise les attentes concernant les matériaux de conditionnement, comme les poches de perfusion et composants élastomériques. La FDA met à jour sa liste de seuils au fur et à mesure des données nouvelles : la veille et la surveillance réglementaires sont donc cruciales.
Ailleurs, les autorités nationales, telles que Santé Canada, la MHRA britannique (Medicines and Healthcare products Regulatory Agency), la PMDA japonaise) et l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) ont adopté des limites numériques proches de celles de l’EMA et FDA, tout en conservant des seuils de signalement et délais distincts. Les agences chinoise (NMPA, National Medical Products Administration) et indienne (CDSCO, Central Drugs Standard Control Organization) s’appuient sur les principes ICH via des avis transitoires, en attendant des guides complets.
Un groupe de travail ICH prépare un addendum M7 pour harmoniser la classification des nitrosamines, les limites analytiques de quantification et les modèles de dossiers. Attendu sous peu, cet addendum devrait apporter plus de cohérence, mais aussi des exigences documentaires accrues.
5. Démarche d’évaluation du risque nitrosamine
Une maîtrise efficace du risque nitrosamines s’appuie sur la philosophie ICH Q9 de gestion de la qualité fondée sur le risque. La majorité des entreprises commencent par une analyse des modes de défaillance, effets et criticité (AMDEC/FMECA, Failure Mode, Effects and Criticality Analysis) pour cartographier et classer tous les scénarios plausibles de formation de nitrosamines par niveau de risque.
Chaque étape propice à la rencontre d’un précurseur amine et d’un agent nitrosant, depuis la réception des matières à l’utilisation finale, est listée et notée selon la gravité, la probabilité et la détectabilité. Ce mapping hiérarchisé concentre les moyens sur les points critiques.
En l’absence de voie crédible de formation, une justification documentée solde l’évaluation. Sinon, le produit passe en phase de vérification analytique :
- Etape 1 : Test de seuil ou screening large montrant que chaque nitrosamine pertinente est <10 % de son AI. Résultat conforme : simple surveillance.
- Etape 2 : En cas d’échec, analyses quantitatives par méthode validée, avec limite de quantification ≤10 % de l’apport tolérable.
- Etape 3 : Dépassements avérés : actions correctives (optimisation procédé, substitution réactifs, modification de formulation ou conditionnement), puis revalidation et notification réglementaire.
6. Limites et enjeux analytiques pour les laboratoires
Atteindre une sensibilité inférieure à 10 ppb impose des défis analytiques majeurs pour les laboratoires. La spectrométrie de masse haute résolution ou en tandem est souvent indispensable, et des artefacts de fond peuvent provenir de l’eau, des solvants, voire des tubulures utilisées. L’obtention d’étalons purs est aussi difficile : la synthèse sur mesure de NDSRI rares peut prendre des mois, avec des standards parfois contaminés par des traces de NDMA ou NDEA. Les études inter-laboratoires et les schémas d’assurance qualité externes sont ainsi essentiels pour garantir la robustesse et la reproductibilité des méthodes.
7. Prochaines évolutions : nouveaux enjeux réglementaires et marché élargi
La prochaine vague d’évolutions réglementaires s’annoncera sur trois axes : premièrement, l’utilisation croissante de modèles toxico-informatiques (machine learning) exploitant des jeux de données nitrosamine élargis pour affiner les prévisions de puissance, réduisant la dépendance aux études animales, mais impliquant la maîtrise du traitement de données et de leur traçabilité. Ensuite, la révision à venir d’ICH M7 et l’arrivée de modèles électroniques pour l’évaluation des risques exigeront un stockage structuré et actualisable des données. Enfin, les autorités annoncent un élargissement des exigences nitrosamines aux produits combinés, homéopathiques, cosmétiques et compléments alimentaires, secteurs encore peu encadrés. L’avis de sécurité de la FDA de 2025 sur la contamination nitrosamine des poches de perfusion plastiques (dispositifs médicaux) illustre cette extension au-delà du médicament. Les fabricants devront anticiper de nouveaux tests, modèles et obligations de gestion du cycle de vie, dans un contexte de complexité croissante, nécessitant une stratégie de gestion des risques anticipative et structurée.
Conclusion
Une surveillance efficace des nitrosamines est devenue indissociable des BPF – et de la confiance du public envers les produits de santé. Une stratégie de maîtrise robuste combine évaluation approfondie du risque, analyses ultra-sensibles, toxicologie data-driven et mesures équilibrées sur procédés, formulation et conditionnement. Avec des exigences en évolution constante, la veille et les outils digitaux sont incontournables.
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